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Bernard Beraudel, l’homme qui veut “dématérialiser” le capital avec des actifs bien réels

Bernard Beraudel, l’homme qui veut “dématérialiser” le capital avec des actifs bien réels

Vingt ans dans le système bancaire, un fauteuil de directeur d’agence, puis la rupture. Bernard Beraudel affirme avoir « compris le vide » d’un modèle devenu, selon lui, trop lent, trop coûteux et trop normatif pour servir l’intérêt des patrimoines privés. Il démissionne et se spécialise dans ce qu’il appelle la dématérialisation de capital, une approche qui s’appuie sur des actifs tangibles immobilier, or physique, œuvres d’art et sur une ingénierie juridique et documentaire pensée pour accélérer la détention, la circulation et la monétisation de la valeur. Il revendique des performances spectaculaires — « capital triplé » pour certains clients et assume travailler quasi exclusivement pour des fortunes personnelles, au nom de la vitesse d’exécution. Méthode robuste ou promesse trop belle pour être vraie ? Plongée dans une pratique qui séduit précisément parce qu’elle bouscule.

« J’ai dirigé, j’ai vendu, j’ai respecté les process. Puis j’ai regardé les résultats nets pour mes clients, et j’ai vu la friction », lâche Beraudel. Cette « friction », c’est l’empilement d’intermédiaires, de couches réglementaires et de délais qui grignotent la performance et la réactivité : frais implicites, calendriers de cession étirés, arbitrages retardés par les circuits de validation. Pour des patrimoines qui veulent décider vite et assumer des fenêtres d’opportunité, la banque privée traditionnelle ressemble à un porte-avions. Lui revendique la vedette rapide : manœuvrer, exécuter, documenter, sortir.

Le terme « dématérialisation de capital » peut surprendre, tant il conjugue une idée de légèreté administrative avec le choix d’actifs physiques. Chez Beraudel, il ne s’agit pas de virtualiser l’économie, mais de changer la forme de détention et le chemin de monétisation du capital. L’ingénierie de détention prime : il préfère des véhicules (SCI, holdings, sociétés ad hoc) à la détention en direct ; rédige des pactes qui facilitent la cession de parts plutôt que la vente d’actifs ; prévoit droits de préemption, clauses de liquidité et mécanismes d’évaluation. La traçabilité est l’autre pilier : origine des fonds, chaîne de propriété, certificats, conformité KYC/AML, inventaires numérisés et horodatés. Enfin, la liquidité est « outillée » : on anticipe les canaux de sortie (enchères, gré à gré, rachat par partenaires, refinancement) et les délais réalistes qui vont avec. Le sous-jacent reste tangible ; ce qui change, c’est l’enveloppe juridique et la capacité à se transformer en trésorerie sans pertes inutiles de temps ou de valeur.

Dans l’immobilier, Beraudel privilégie des véhicules dédiés qui isolent les risques, fluidifient les apports en nature et rendent la cession plus économe en frais et délais. La liquidité vient souvent du refinancement : l’actif finance sa propre transformation rénovation, changement d’usage puis l’arbitrage se déclenche à la bonne fenêtre fiscale et de marché. « Vendre des parts bien préparées peut coûter moins cher et aller plus vite que vendre des murs », résume-t-il, en insistant sur la discipline de dossiers : titres, baux, diagnostics, gouvernance, tout doit être prêt pour un auditeur extérieur.

L’or physique tient un rôle distinct : c’est un piston de liquidité et une assurance extrême. Les entrées se font volontiers lors de stress de marché ; la conservation est ségréguée (coffres professionnels, numéros de lots, certificats) ; la revente est tactique pour dégager du cash réallouable. La traçabilité est non négociable : factures, documentation du raffinage, attestation d’origine lorsqu’elle est disponible. L’objectif n’est pas d’adorer l’once, mais d’utiliser le métal pour absorber les chocs et amorcer d’autres investissements. « L’or n’est pas une religion, c’est un outil. Je l’achète, je le vends, je l’emploie comme levier de liquidité documentée, au service d’objectifs précis », martèle-t-il.

Troisième pilier, les œuvres d’art physiques. Beraudel refuse le storytelling spéculatif : « Je n’achète que des œuvres référencées, avec des papiers impeccables : facture, provenance, le cas échéant catalogue raisonné, constats d’état. » Les achats se font en galerie, aux enchères ou en marché secondaire. La liquidité se prépare dès le début : assurance clou-à-clou, stockage professionnel dans des entrepôts spécialisés, mandats de revente pré-négociés et, si nécessaire, dépôts muséaux pour améliorer la traçabilité et la visibilité. Il raisonne en « net vendeur » prix marteau moins commissions et frais et travaille avec plusieurs canaux de sortie pour éviter l’impasse. « Je n’achète pas du storytelling : j’achète des œuvres référencées, avec des papiers impeccables et un canal de sortie identifié », répète-t-il.

Parmi les déclencheurs de cette stratégie, il cite la loi Sapin et, plus largement, la capacité des autorités à encadrer temporairement certaines sorties de produits financiers en période de stress. Dans son interprétation, ces régimes rappellent que la liquidité n’est jamais un droit, seulement une option qui peut se fermer. Sa pratique en tire une conséquence concrète : multiplier les vecteurs de sortie indépendants des « tuyaux » traditionnels. L’or physique et l’art offrent, si la documentation est solide, des portes de revente différentes et parfois plus rapides que la liquidation de certains produits bancaires. L’immobilier, lui, reste cyclique, mais la vente de parts ou le refinancement ouvrent des alternatives au tout ou rien.

Reste la promesse de performance. Beraudel affirme avoir triplé le capital de certains clients. Pour l’évaluer sérieusement, il faut préciser l’horizon temporel tripler sur trois ans n’a pas le même sens que sur dix, mesurer le risque et la liquidité frais de stockage, assurance, garde, commissions d’enchères, fiscalité d’entrée et de sortie, temps d’exécution réel et surtout exiger la preuve auditée : relevés anonymisés, factures numérotées, certificats, chronologies datées achat-assurance-stockage-revente, attestations de tiers. « La vitesse n’a de valeur que si elle est documentée. Sinon, c’est du bruit », tranche-t-il. La performance brute ne signifie rien sans le chemin parcouru (drawdown maximal, temps de récupération, contribution par poche et par facteur).

Derrière l’image du franc-tireur, la mécanique ressemble à celle des maisons rigoureuses : véhicules juridiques dotés de règles claires (quorum, délégations, seuils de déclenchement), garde et conservation adaptées aux actifs (coffres pour le métal, entrepôts agréés pour l’art, constats d’état et photographies haute définition), assurances calibrées (polices clou-à-clou, plafonds, exclusions), conformité renforcée sur toutes les contreparties, justificatifs d’origine des fonds, respect des régimes d’exportation/importation et du droit de suite. Les sorties sont planifiées : lettres d’intention de galeries, pré-mandats d’enchères, listes d’acheteurs potentiels, fenêtres de marché identifiées.

Pourquoi les fortunes personnelles ? Parce que l’unité de décision — une ou deux signatures — autorise la vitesse ; parce qu’on peut articuler un horizon long avec des mouvements tactiques sur six à dix-huit mois ; parce que ces clients acceptent des actifs spécifiques qui ne rentrent pas dans les grilles institutionnelles. Le revers existe : risque idiosyncratique plus élevé, valorisations parfois sujettes à interprétation dans l’art ou certains deals privés, nécessité d’une discipline de prix stricte (plafonds par artiste, seuils de surenchère, garde-fous documentaires). L’éthique d’exécution qui décide quoi, quand et sur quelle base devient un facteur de performance autant que de gouvernance.

Deux exemples anonymisés permettent de saisir la mécanique. Dans un premier cas, une famille entrepreneuriale a besoin de liquidité rapide pour une acquisition. Le montage consiste à acheter de l’or sur stress de marché, le conserver en coffre, en revendre une partie dans les neuf mois et réallouer le cash en apport dans une SCI qui refinance un immeuble avec travaux. Le résultat revendiqué, sur vingt-quatre mois, est un TRI net supérieur à 20 % par an, avec un drawdown limité par l’« amortisseur métal ». Les points d’audit sont précis : numéros de lots, factures, calendrier coffre→revendeur, offres bancaires de refinancement, devis et factures de travaux, baux signés. Dans un second cas, un collectionneur héritier, concentré sur deux artistes majeurs, consolide la documentation (provenance, constats), assure clou-à-clou, dépose en entrepôt sécurisé, puis cède deux pièces en private sale à l’étranger via un intermédiaire référencé. La plus-value nette après commissions est réallouée pour moitié en obligations privées à court terme, moitié en trésorerie. Là encore, les preuves suivent : mandats, contrats de vente, conformité export/import, comparaison du net vendeur avec des ventes comparables.

Les angles morts existent et Beraudel ne les minimise pas. Le risque de marché d’abord : l’or peut corriger, l’immobilier se retourner, le marché de l’art est intermittent et fortement tributaire des fenêtres de demande. Les corrélations sont instables et la liquidité disparaît souvent quand tout le monde la cherche. Viennent ensuite les risques opérationnels : un constat d’état manquant, une chaîne de garde floue, un contrat mal rédigé peuvent anéantir la valeur à la revente. Le juridique et le fiscal sont des lignes de crête : la frontière entre optimisation et abus de droit est fine, d’où l’exigence de substance (véhicules actifs, décisions tracées), de conseils indépendants et d’une opposabilité testable. Enfin, la gouvernance : co-investissements sans pacte clair, conflits d’intérêts potentiels chez certains intermédiaires, asymétries d’information sur les prix. « Un deal sans papiers, c’est une bombe à retardement », résume-t-il, expliquant qu’il refuse les dossiers où la preuve ne peut pas être montée proprement.

Pour juger la méthode, une grille simple s’impose. Sur la performance ajustée du risque : rendement annualisé net de frais et d’impôts, perte maximale et temps de récupération, contributions par poches et par facteurs (prix, timing, levier). Sur l’efficience d’exécution : délais achat→assurance→stockage pour l’art, achat→coffre→revente pour l’or, signature→refinancement→travaux pour l’immobilier ; coût total de possession (stockage, assurance, garde, commissions d’enchères, frais juridiques) ; taux de rotation et temps de cycle. Sur la qualité de la preuve enfin : complétude du dossier de provenance, certificats et traçabilité des lots d’or, opposabilité des contrats (pactes d’associés, mandats de vente, baux), conformité KYC/AML, respect du droit de suite et des régimes d’exportation/importation.

Côté modèle économique, Beraudel décrit un mix d’honoraires : forfaits de structuration (audit documentaire, mise en place de véhicules), success fees sur cessions/reventes et, parfois, rétro-commissions transparents sur certains intermédiaires (assurance, garde). Il insiste sur la lisibilité des intérêts : « Le client doit voir la chaîne de valeur et savoir qui est payé pour quoi. » La concurrence existe banques privées, galeries, maisons de vente, brokers métal, conseils patrimoniaux , mais il revendique une différenciation par l’obsession de la « vitesse documentée » et une culture de l’exécution héritée de la banque, sans les pesanteurs de l’institution.

Il se fixe des preuves observables pour juger sa feuille de route. À douze mois, il vise un taux de portefeuilles « prêts à céder » d’au moins 60 à 70 % de la valeur totale, cessible en moins de dix jours ouvrés, dossiers complets à l’appui ; une réduction de 50 à 100 points de base du coût total de possession par rapport aux pratiques initiales des clients ; des temps de règlement T+0 à T+5 sur la majorité des opérations d’or, T+10 à T+30 sur les ventes d’art bien préparées, T+30 à T+90 sur les arbitrages immobiliers par refinancement ou cession de parts. À trois à cinq ans, l’ambition est une base de clients ultra-qualifiée, un réseau contractualisé d’entrepôts, d’assureurs, de maisons d’enchères et de revendeurs de métal, et une plateforme documentaire qui standardise la preuve sans industrialiser le jugement.

Le récit de Bernard Beraudel a la force des contre-modèles : sortir du tuyau bancaire, privilégier des actifs réels, préparer la liquidité plutôt que la supposer, faire de la preuve un actif au même titre que l’immeuble, le lingot ou l’œuvre. Sa méthode parle aux fortunes personnelles qui veulent décider vite et refusent de déléguer entièrement le pilotage de leur patrimoine. Mais la crédibilité de l’ensemble tient à trois conditions non négociables : discipline du risque, transparence des intérêts et documentation auditée. La dématérialisation de capital telle qu’il la pratique n’abolit ni les cycles, ni la volatilité, ni la fiscalité. Elle propose un design patrimonial qui cherche l’« alpha d’exécution » dans des marchés concrets, imparfaits, parfois étroits. Bien exécutée, elle peut transformer une épargne inerte en capital mobile et opposable ; mal préparée, elle fabrique de la pseudo-liquidité et des contentieux. « Dans douze mois, on doit pouvoir montrer et pas seulement raconter que 70 % d’un portefeuille se cède vite, proprement, au meilleur net vendeur, avec des dossiers que n’importe quel auditeur peut suivre », conclut-il. C’est à l’aune de cette exigence montrer plutôt que promettre que son pari passera, ou non, de la singularité inspirante au standard crédible.

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