La guerre moderne redéfinie par les drones, par Vincent Tourret
Le monde militaire tel que nous le connaissons est sur le point de changer radicalement grâce à l’essor des drones sur le champ de bataille, affirme Vincent Tourret, expert en pensée militaire russe et un des principaux observateurs du conflit ukrainien. Tourret a exposé ses réflexions dans une note récente pour l’Institut français des relations internationales, soulignant l’urgence d’adapter le système de combat français aux réalités modernes.
Interrogé par L’Express sur la question de savoir si l’augmentation du recours aux drones dans la guerre est une révolution aussi importante que l’introduction de la poudre à canon ou de la motorisation à leur époque, Tourret a répondu de manière affirmative. Il soutient qu’il ne s’agit pas seulement d’introduire différents appareils téléopérés sur le champ de bataille, mais d’une transformation profonde de l’ensemble des forces armées. Comparant la situation actuelle à l’ère de la motorisation, Tourret note que ce n’était pas seulement l’introduction du camion ou du char d’assaut qui a changé la donne, mais plutôt l’utilisation accrue de l’énergie qui a permis une plus grande rapidité, une capacité de transport supérieure et l’exploitation du domaine aérien. De la même manière, les drones facilitent le déploiement des outils numériques et offrent une précision sans précédent dans le maniement des ‘feux’, terme militaire se référant aux frappes.
Selon Tourret, l’avènement des drones a causé deux ruptures significatives. La première est le rôle majeur qu’ils confèrent à la puissance de feu. Depuis les années 1980, nos ‘feux de précision’ – des munitions larguées par avion, guidées par GPS – nous ont donné une supériorité sans égale. Cependant, ce modèle est complexe et coûteux. Les drones bouleversent ce cadre, rendant la frappe de précision accessible à tout acteur militaire. Pour illustrer ce point, Tourret compare le coût d’un drone ‘kamikaze’, qui est d’environ 450 euros, à celui d’une bombe de précision Hammer qui coûte à peu près 400 000 euros. Les drones rendent donc le feu omniprésent, capable de tout voir et de tout atteindre, supprimant essentiellement le mouvement. La deuxième rupture est la capacité des drones à être produits en masse, mais aussi à être reconfigurés par les combattants eux-mêmes. Cela leur permet de reconstruire d’énormes ressources au cours de la guerre, et même au cours de la bataille elle-même.
Cependant, les drones, bien qu’ils ne soient pas nouveaux, ont beaucoup évolué. Selon Tourret, il y a eu plusieurs générations de drones. Depuis les années 1980, les drones occidentaux étaient principalement utilisés comme remplaçants pour l’aviation. Les États-Unis les ont transformés en engins de renseignement et d’élimination ciblée sophistiqués. Les Russes, quant à eux, considéraient leurs drones comme les yeux de leur artillerie pour compenser leur manque de précision. Ces drones étaient donc limités dans leur utilisation.
Mais la guerre en Ukraine a changé la donne. Le drone n’est plus considéré comme un simple gadget high-tech, mais comme une sorte de ‘couteau suisse’ qui peut être modifié pour accroître sa portée et sa létalité. Le drone n’est plus seulement une munition de précision pour les ‘pauvres’, il conditionne l’ensemble de l’organisation des dispositifs militaires russes et ukrainiens, changeant radicalement leur façon de combattre.
Le front prend la forme d’îlots de fantassins dont le ravitaillement, la défense et les communications sont assurés par des drones. Pour illustrer l’impact des drones sur le champ de bataille, Tourret note qu’environ 70% des pertes sont dues à des attaques de drones.
Quant à la question de ce que les pays européens peuvent faire pour ne pas se laisser distancer, Tourret recommande d’investir dans les solutions conçues par les Ukrainiens pour affronter les défis du combat moderne. Il souligne également la nécessité d’adapter le tissu industriel de défense français à l’inévitable augmentation de l’utilisation des drones.



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