Julia de Funès interroge la notion de « talent » en entreprise : une vertu surévaluée ?
Le monde de l’entreprise n’échappe pas aux modes managériales et aux concepts valorisants. Depuis quelques années, celui de « talent » s’impose partout. Managers, dirigeants et ressources humaines tendent à faire du recrutement et du développement des « talents » une préoccupation prioritaire. Mais cette catégorie est-elle vraiment pertinente ? Julia de Funès, philosophe et essayiste, apporte un éclairage critique à cette question : sommes-nous vraiment tous des « talents » en entreprise ?\n\nSelon Julia de Funès, le mot « talent » est devenu un mot-valise, vidé de sa substance originelle à force d’être employé à toutes les sauces. « Tout le monde cherche des talents, tout le monde prétend en être un ou pouvoir en devenir un », note-t-elle. Derrière cette inflation du terme, la philosophe voit surtout un symptôme de l’entreprise contemporaine : la tendance à valoriser l’individu, à personnaliser les parcours professionnels et à individualiser la reconnaissance. Mais n’y-a-t-il pas un risque à transformer chaque collaborateur en « talent » potentiel ?\n\nÀ l’origine, le talent désigne une aptitude singulière, remarquable, qui distingue l’individu. Utilisé par les employeurs, il a vocation à attirer, motiver et fidéliser les profils jugés clés pour la réussite de l’organisation. Toutefois, Julia de Funès pointe une dérive : à force de parler de « guerre des talents » et d’évangéliser la « chasse aux talents », l’entreprise contribue à une confusion. « Si tout le monde est un talent, alors plus personne ne l’est vraiment », résume-t-elle. Pour la philosophe, une entreprise saine repose sur la diversité des compétences et des rôles, qu’ils soient exceptionnels ou ordinaires.\n\nCette tendance à l’hypervalorisation de l’individu, pour Julia de Funès, peut générer des effets pervers. La course au « talent » incite les salariés à se considérer exceptionnels, au risque de l’orgueil ou du désenchantement lorsqu’ils ne reçoivent pas la reconnaissance espérée. « On finit par croire qu’on est tous géniaux, et cela fausse la perception que l’on a de soi, mais aussi de ses collègues et de la nature même du travail », analyse-t-elle.\n\nLa philosophe rappelle pourtant que l’efficacité collective d’une entreprise tient d’abord à la complémentarité des rôles et des profils. « Une entreprise n’est pas une addition de talents singuliers, c’est avant tout une organisation où se conjuguent des compétences, certaines rares, d’autres courantes, mais toutes nécessaires au bon fonctionnement global », affirme-t-elle. Elle insiste sur l’importance de valoriser l’expertise, l’engagement et la rigueur, au même titre que les aptitudes dites « exceptionnelles ».\n\nCe phénomène de « talentisation » aurait aussi des répercussions concrètes sur le management et sur les politiques de ressources humaines. Les dispositifs de détection, de développement et de gestion des « talents » tendent à devenir lourds, coûteux et parfois contre-productifs. Julia de Funès alerte : « À force de se focaliser sur quelques profils stars, on oublie l’essentiel : la majorité silencieuse, discrète mais indispensable au quotidien de l’entreprise. »\n\nFinalement, la philosophe invite à repenser la notion de reconnaissance professionnelle, en distinguant ce qui relève du talent pur de ce qui relève de l’engagement, du travail ou de la compétence collective. Pour elle, l’entreprise se doit de réhabiliter la valeur du collectif, de la coopération et de la complémentarité. Il est temps, selon Julia de Funès, de dépasser le mythe du « talent » pour reconnaître la diversité et l’utilité de chaque contribution, aussi ordinaire soit-elle.



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