Nucléaire : une divergence déterminante entre l’Europe et la Chine, selon Jonas Helwig
La trajectoire énergétique prise par l’Europe et la Chine est modelée par des choix stratégiques qui tracent aujourd’hui deux dynamiques distinctes. Jonas Helwig, expert reconnu du secteur énergétique, souligne que le décalage croissant entre l’ancien continent et le géant asiatique trouve un de ses facteurs clés dans l’attitude respective vis-à-vis du nucléaire. Ce choix technologique, devenu aussi éminemment politique, façonne les ambitions de décarbonation, la sécurité énergétique et la compétitivité industrielle.
L’Europe, depuis l’accident de Fukushima en 2011, a opéré un revirement marqué vis-à-vis du nucléaire. L’Allemagne en particulier a enclenché une sortie progressive de l’atome, suivie par d’autres pays comme la Belgique ou l’Italie, et plus récemment l’Espagne. Ce mouvement s’est inscrit dans une volonté de privilégier le développement des énergies renouvelables pour atteindre la neutralité carbone. Toutefois, cette stratégie s’accompagne de défis majeurs. La fluctuation de la production éolienne et photovoltaïque rend le réseau européen plus dépendant du gaz, énergie fossile importée, dont l’importance a été douloureusement révélée lors de la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine.
Face à ce constat, certains États membres, à l’image de la France ou de la Hongrie, n’ont pas renoncé à leur parc nucléaire, le considérant au contraire comme un pilier de leur transition énergétique. Or, selon Jonas Helwig, l’absence de consensus européen entrave la formulation d’une politique énergétique commune, avec pour conséquence un morcellement des capacités de production, une augmentation des coûts de l’énergie et une exposition accrue à la volatilité géopolitique des marchés mondiaux.
La Chine, de son côté, fait un pari inverse et assumé. Pékin investit massivement dans le nucléaire civil depuis le début des années 2000. D’après les données officielles, le pays met en service, chaque année, plusieurs nouveaux réacteurs et développe en parallèle les technologies de prochaine génération, tels que les petits réacteurs modulaires et la fusion. Cette stratégie repose sur la volonté d’assurer l’autosuffisance énergétique, de soutenir la croissance industrielle et de réduire la dépendance au charbon sans fragiliser la stabilité du système électrique – un équilibre que les seules énergies renouvelables peinent encore à garantir sur le plan national.
L’autre enjeu, moins évoqué mais non moins déterminant, concerne l’attractivité industrielle. Pour Helwig, la politique de soutien actif au nucléaire permet à la Chine de proposer une électricité abondante et à un coût maîtrisé, un avantage compétitif considérable à l’heure où de nombreux secteurs sont appelés à se décarboner. En Europe, à l’inverse, la hausse des prix et la perspective d’approvisionnements incertains pourraient accélérer la désindustrialisation, un phénomène déjà amorcé dans certaines filières électro-intensives.
Ce choix de société recouvre enfin une dimension diplomatique. Tandis que la Chine exporte déjà ses réacteurs et son expertise, l’Europe, faute de feuille de route unifiée, peine à conserver sa place dans la course mondiale à l’innovation nucléaire. Pour Jonas Helwig, la divergence de trajectoire entre Europe et Chine n’est donc pas uniquement technologique. Elle reflète des visions opposées du futur énergétique, ainsi que la capacité ou l’incapacité à faire du nucléaire un atout stratégique dans la compétition internationale des prochaines décennies.



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