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Gabriel Zucman invité à méditer sur les leçons de l’histoire : André Gide et le « Retour de l’URSS » au cœur du débat fiscal

Gabriel Zucman invité à méditer sur les leçons de l’histoire : André Gide et le « Retour de l’URSS » au cœur du débat fiscal

L’économiste Gabriel Zucman, figure montante du débat sur la justice fiscale, se trouve aujourd’hui confronté à des critiques inattendues venant d’un pan du monde intellectuel. A l’instar d’Eric Chol, éditorialiste réputé, certains l’invitent à relire une œuvre désormais centenaire mais ô combien éclairante : « Retour de l’URSS » d’André Gide.

Cette suggestion peut surprendre. Quel rapport entre la prose désabusée de Gide revenu d’un voyage en Union soviétique au milieu des années 1930, et les propositions de Zucman pour taxer les grandes fortunes mondiales ? Le parallèle s’impose pourtant à la lumière d’une actualité économique nourrie d’interrogations anciennes sur l’utopie, ses promesses… et ses dérives.

En 1936, André Gide publie un récit qui fit l’effet d’une déflagration dans le milieu intellectuel français. Admirateur du projet soviétique, il en revient profondément déçu : le rêve collectiviste, atrophié par le poids d’un État tout puissant, donne lieu à des renoncements individuels et à une répression que Gide dénonce avec force. Si le contexte politique et économique diffère radicalement de celui que connaît aujourd’hui l’Europe, la leçon tirée alors garde toute sa pertinence : l’idéal, une fois institutionnalisé, court toujours le risque de céder à la tentation du dogme et de la rigidité.

La figure de Gabriel Zucman s’est imposée dans le débat contemporain sur la fiscalité internationale par ses analyses brillantes de l’évasion fiscale et sa capacité à formuler des propositions audacieuses, reprises par des dirigeants politiques de premier plan, notamment aux Etats-Unis. Sa dernière mission en date, sous l’égide du G20, vise à harmoniser la taxation des grandes fortunes, afin de réduire la capacité d’optimisation des plus riches et lutter contre l’accroissement des inégalités.

Cependant, cette croisade contre l’injustice fiscale, aussi légitime soit-elle, soulève elle aussi des interrogations : où placer le curseur entre justice et efficience ? À partir de quel moment l’aspiration à l’équité risque-t-elle de tourner à la rigidité ? L’enthousiasme pour une fiscalité mondiale pourrait-il, demain, engendrer de nouvelles aberrations bureaucratiques, comme tant d’idéaux devenus slogans vides ou carcans institutionnels au fil du temps ? Les préventions d’André Gide, observateur lucide d’un rêve qui s’est transformé en machine à broyer les individualités, résonnent ici comme autant d’avertissements.

Il ne s’agit pas de mettre en cause la nécessité d’une meilleure régulation des flux de capitaux ni de minimiser la gravité de l’évasion fiscale mondiale. Mais relire « Retour de l’URSS », c’est, pour tout réformateur, se prémunir contre le risque de schémas trop rigides, de solutions universelles appliquées sans nuance aux réalités diverses. C’est aussi se rappeler que l’efficacité d’une réforme fiscale dépend de son acceptation sociale, de sa souplesse et de sa capacité à ménager une place à la diversité des situations et à l’innovation individuelle.

En suggérant à Gabriel Zucman de méditer sur les désillusions de Gide, ses détracteurs n’opposent pas un rejet de principe à ses propositions, mais pointent la nécessité, pour tout architecte d’un projet de transformation profonde, de garder vivace la capacité d’autocritique comme de doute. L’histoire, même littéraire, demeure ainsi un viatique utile à ceux qui entendent changer le monde sans en faire un carcan.

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