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La confiance en soi, une nouvelle marchandise au cœur du management moderne

La confiance en soi, une nouvelle marchandise au cœur du management moderne

Longtemps perçue comme une qualité individuelle, la confiance en soi s’impose aujourd’hui comme un atout professionnel de première importance. Sous l’effet de l’évolution des pratiques managériales et d’un marché du développement personnel en plein essor, la confiance en soi s’est peu à peu transformée en produit commercialisé, répondant à une demande croissante des entreprises et des salariés. Décryptage d’une mutation aux multiples implications.

Autrefois réduite à une discrète qualité intérieure et personnelle, la confiance en soi a conquis les sphères professionnelles. Ce qui était autrefois affaire d’intimité et de singularité s’aligne désormais parmi les compétences attendues, prônées, et parfois imposées par les organisations. À l’heure où la performance individuelle serait indissociable du bien-être psychologique, la confiance en soi est promue comme un levier incontournable de réussite, de leadership et d’engagement. Management, ressources humaines, formation : aucun service n’échappe à l’injonction d’aider collaborateurs et managers à « croire en eux ».

À l’origine de ce phénomène, la montée en puissance du marché du développement personnel. Coachs, consultants et formateurs fleurissent, proposant une gamme toujours plus large de programmes, d’ateliers et de méthodes visant à cultiver mœurs et postures jugées bénéfiques pour l’efficacité au travail. De la gestion du stress à la prise de parole, en passant par la confiance en soi, les offres sont pléthoriques et s’adressent aussi bien aux salariés en quête d’épanouissement professionnel qu’aux dirigeants désireux de transformer la culture de leurs organisations. Les chiffres témoignent de cette industrialisation : le secteur du coaching professionnel et personnel connaît, selon plusieurs cabinets, une croissance annuelle à deux chiffres.

Transformer la confiance en soi en produit témoigne, selon certains observateurs, d’un double mouvement. D’une part, l’attribut psychologique se voit externalisé : ce qui relevait d’un processus intérieur fait désormais l’objet de méthodes, recettes et promesses de résultats mesurables. D’autre part, cette qualité individuelle devient une injonction collective : la pression sociale incite chacun à afficher, parfois artificiellement, une estime de soi à toute épreuve, condition pour « performer » et gagner sa place dans un environnement compétitif et incertain.

Ce déplacement interroge. Si certains saluent un progrès – celui d’ouvrir à tous, via des outils, l’accès à des ressources jusqu’alors réservées aux initiés ou aux privilégiés – d’autres pointent les dérives d’une marchandisation. Entre culpabilisation des individus renvoyés à leurs seules responsabilités (« si tu oses, tu réussis ») et promesses de solutions miracles, l’industrie de la confiance en soi, désormais assimilée à un produit de consommation, reflète aussi les paradoxes d’une époque avide d’authenticité… mais prompte à monnayer les ressorts de l’intime.

Au sein des entreprises, les directions s’emparent du sujet, affichant la promotion du « mindset » comme enjeu stratégique. Certaines investissent massivement dans des formations, du mentorat ou des séminaires, avec l’objectif assumé d’accroître la motivation et l’engagement, doper l’innovation, voire prévenir les souffrances psychiques liées au travail. Mais cette approche, parfois jugée intrusive, n’est pas exempte de critiques. Des voix s’élèvent pour rappeler la nécessité de distinguer entre motivation authentique et injonction managériale, au risque de basculer dans une forme de normalisation des comportements.

La confiance en soi, vertu ou injonction ? Dans le sillage de ce phénomène, la réflexion s’élargit : que gagne-t-on, en entreprise, à ériger une qualité psychologique en prétendue compétence ? À force de vouloir l’enseigner, ne risque-t-on pas de la vider de son sens ? Si le sujet divise, il ouvre en tout cas la voie à une redéfinition permanente de la frontière entre développement personnel… et injonction à la performativité.

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