Destinus : la start-up européenne qui accélère la production de drones low cost pour l’Ukraine
C’est dans un entrepôt discret de la zone industrielle de Villaverde, au sud de Madrid, que l’avenir technologique de la guerre en Ukraine se matérialise. Ici, dans ce qui fut un centre de distribution d’Amazon, la start-up Destinus assemble à un rythme accru des drones d’attaque destinés à renforcer les capacités de l’armée ukrainienne face à l’agression russe. Un drapeau ukrainien trône sur le mur, rappelant la finalité urgente de la mission menée par une équipe européenne de plusieurs dizaines d’ingénieurs et techniciens.
Sur trois lignes de production, c’est surtout le Ruta Block 1 qui concentre l’effort : ce drone-missile kamikaze de 4,5 mètres de long affiche une portée de 300 kilomètres pour une charge explosive pouvant atteindre 150 kilos. Contrairement à nombre d’usines militaires, la fabrication n’est pas totalement automatisée ; chaque étape requiert l’expertise humaine pour garantir une grande flexibilité de production, indispensable pour s’ajuster à la demande imposée par le conflit et répondre aux exigences opérationnelles de Kiev. Après un premier assemblage à Madrid, chaque unité est ensuite transférée aux Pays-Bas pour l’intégration des systèmes avioniques et des composants de navigation, avant un envoi rapide vers la ligne de front, à l’Est de l’Ukraine. Ce processus, de la commande à la livraison, ne demande que deux semaines.
Au centre de cette accélération se trouve Destinus, créée en 2021 en Suisse mais aujourd’hui installée à Hengelo, aux Pays-Bas, où la réglementation est plus favorable à l’obtention de licences de défense. Outre l’Espagne, la jeune pousse compte déjà des implantations aux Pays-Bas, en Allemagne et jusqu’en Ukraine même, avec une chaîne d’assemblage locale. Pour Mikhail Kokorich, fondateur russo-sibérien opposant au Kremlin et ex-entrepreneur du spatial, il s’agit de transformer la capacité d’innovation européenne en une force industrielle concrète, produisant rapidement et à grande échelle des systèmes de frappe et de défense aérienne abordables.
Le parcours de Mikhail Kokorich illustre la volatilité de l’industrie de défense européenne. Après s’être exilé de Russie pour la Silicon Valley, il fonde plusieurs start-up, collabore avec la Nasa, mais doit céder ses affaires sous la pression américaine, faute de passeport adéquat. Revenu en Europe, il réoriente ses ambitions de l’avion à hydrogène vers la défense avec l’invasion de l’Ukraine. Le recrutement de profils de haut niveau, dont Alexander Danyliuk, ancien ministre ukrainien des Finances, permet à l’entreprise de lever rapidement des capitaux, tous européens selon Kokorich.
Dès 2022, Destinus livre sans frais une centaine de drones LORD à Kiev avant d’enrichir son catalogue avec des produits ultralégers comme le Hornet, spécialisé dans l’interception des drones d’origine iranienne, redoutés sur le front ukrainien. Le Ruta Block 2, version améliorée du drone kamikaze, se profile déjà avec 420 kilomètres de portée et plus de cent kilos d’explosifs : une machine équipée d’intelligence artificielle et de nouvelles capacités aérodynamiques.
L’innovation ne s’arrête pas là. Le rachat de Daedalean, spécialiste suisse de l’IA, pour 225 millions de dollars, prépare l’avènement d’une génération de drones kamikazes pouvant voler en essaim. Ces engins, conçus pour être largués par avion militaire comme l’A400M, communiqueraient et opéreraient en groupe, chacun ajustant sa navigation pour frapper des cibles adverses avec efficacité. Ce projet résulte d’un partenariat étroit avec le géant français Thales, qui fournit avionique, guidage terminal et systèmes de communication. La production de ces essaims pourrait débuter d’ici la fin de l’année.
Pour poursuivre cette montée en puissance, Destinus négocie une nouvelle levée de fonds de plusieurs centaines de millions d’euros. Toutefois, l’absence d’un véritable cadre unifié pour la défense européenne complique la mise à l’échelle industrielle. Dans ce contexte, l’entreprise réfléchit à l’ouverture d’une « gigafactory » en France, en discussion avec les autorités françaises de la Défense, alors que la compétition s’intensifie, notamment avec le partenariat entre Renault et Turgis Gaillard dans ce domaine. Destinus incarne ainsi le renouveau du secteur de la défense européen, à la croisée de l’innovation technologique, de la réactivité industrielle et d’une demande définie par l’urgence géopolitique.



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