Un scénario fictif sur l’IA plonge Wall Street dans la tourmente
La publication d’un scénario fictif alarmiste sur l’avenir de l’intelligence artificielle (IA) a provoqué une onde de choc inattendue sur les marchés financiers américains le 22 février. À l’origine de cette agitation, une note émanant du cabinet d’analyse financière Citrini Research, spécialisé dans le secteur des technologies et réputé pour la rigueur de ses études prospectives. Cette fois, son fondateur, Alap Shah, s’est livré à un exercice de style inédit : il a imaginé, à l’horizon 2028, une économie mondiale bouleversée par l’essor fulgurant de l’IA et des systèmes autonomes, au point de provoquer un effondrement généralisé de Wall Street.
Intitulée « The 2028 Global Intelligence Crisis » (« La crise mondiale de l’intelligence de 2028 »), la publication brosse le tableau d’une société où l’automatisation a remplacé la quasi-totalité des emplois qualifiés dans les grandes entreprises américaines. Dans ce scénario, les agents autonomes dopés à l’IA — capables de coder, d’analyser ou encore de négocier — supplantent progressivement avocats, comptables et informaticiens. Les centres de décision se vident, le chômage grimpe en flèche et la précarisation s’installe. Le récit, truffé de données et d’infographies, avance même un taux de chômage atteignant 10,2 % en 2028, contre 4,3 % deux ans plus tôt.
La contraction de la consommation des ménages, déstabilisés par des pertes d’emploi massives, ébranle la structure même de l’économie américaine, où la demande des particuliers représente historiquement 70 % du Produit Intérieur Brut. Alap Shah introduit la notion de « PIB fantôme » : malgré une productivité boostée grâce aux machines, l’argent généré par l’automatisation n’alimente plus la demande réelle, car les robots ne consomment pas. Ce déséquilibre entraîne à son tour la dégringolade de l’immobilier, puis celle de nombreux autres secteurs, y compris ceux traditionnellement considérés comme protégés par la dimension humaine des interactions.
Dès les premières lignes de la note, l’auteur précise pourtant qu’il s’agit d’un scénario fictif, destiné à sensibiliser aux risques potentiels liés à un développement incontrôlé de l’IA, plutôt que d’une prédiction en bonne et due forme. L’objectif affiché est clair : préparer le débat sur les mesures politiques à adopter pour éviter une telle spirale déflationniste, alors que, selon lui, les réponses des pouvoirs publics sont historiquement en retard par rapport aux mutations économiques. « L’absence d’un plan global menace aujourd’hui d’accélérer la spirale déflationniste », met-il en garde.
Malgré cet avertissement, l’effet domino sur les marchés ne s’est pas fait attendre. Dès le lundi 23 février, plusieurs valeurs phares cotées à Wall Street voyaient leur cours dégringoler, alors même que le scénario était explicitement présenté comme une fiction. IBM, citée comme l’un des géants fragilisés dans le récit, a enregistré sa plus forte chute boursière depuis 24 ans (-13 %). D’autres sociétés évoquées, telles que ServiceNow, DoorDash ou American Express, ont également pâti de ce climat d’inquiétude.
Également cité par Bloomberg à la suite de la tempête boursière, James van Geelen, co-fondateur de Citrini Research et coauteur de la note, s’est dit surpris de l’ampleur des répercussions. Il assure qu’il n’imaginait pas que la diffusion gratuite de cette réflexion puisse provoquer de tels mouvements sur les marchés. « Si j’avais pensé que [l’article] allait faire bouger les actions, je ne l’aurais pas rendu gratuit », a-t-il confié. Selon lui, le récit, aussi noir soit-il, n’a fait que catalyser des inquiétudes qui étaient déjà présentes chez bon nombre d’investisseurs.
Cet épisode souligne une nouvelle fois la nervosité des marchés face à l’incertitude, notamment sur la question de l’automatisation et de l’emploi. Il rappelle également la nécessité pour les analystes et les médias d’encadrer clairement les limites entre fiction prospective et analyse de risques, dans un contexte où l’IA occupe chaque jour davantage le devant de la scène économique mondiale.



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