Agritech : comment les start-up réinventent la gestion administrative des exploitations agricoles
Face à la conjonction des défis environnementaux et sanitaires – réchauffement climatique, érosion de la biodiversité, appauvrissement des sols, nouveaux virus menaçant les cheptels – le secteur agricole français n’a d’autre choix que d’accélérer sa transformation. Si la robotisation, l’intelligence artificielle, les solutions satellitaires ou l’agrivoltaïsme modifient peu à peu les pratiques de production, une autre révolution, plus silencieuse, se joue dans les coulisses administratives des exploitations.
En France, l’émergence de solutions agritech est portée par une nouvelle génération d’agriculteurs et d’ingénieurs, désireuse de simplifier le quotidien de la profession. Nombreux sont ceux qui, après avoir observé leurs aînés accablés sous le poids de la paperasserie, se sont tournés vers le numérique pour alléger cette charge. Il faut dire que sur une exploitation de taille moyenne, la gestion administrative représente en moyenne 500 heures de travail chaque année, générant une centaine de documents différents.
C’est pour remédier à cet état de fait que David Joulin et Brice Texier ont imaginé dès 2015 la start-up Ekylibre, pionnière du logiciel « tout-en-un » destiné aux agriculteurs. Lauréate d’un financement régional, leur solution centralise l’ensemble des informations liées à l’exploitation : gestion comptable, suivi de traçabilité, archivage réglementaire, supervision du cheptel, des parcelles et des outils connectés. Initialement gratuit, le service s’est démocratisé grâce à un abonnement abordable dès 9,90 euros par mois, attirant rapidement plus de 5 000 utilisateurs. Un modèle accessible qui tranche avec l’offre fragmentée et souvent coûteuse existante sur le marché.
Le phénomène ne se limite pas à la Nouvelle-Aquitaine. Dans le Grand Est, Charles Terrey, ingénieur et jeune exploitant agricole, a lancé en 2024 la start-up TerraGrow suite à un constat similaire : la gestion d’une ferme nécessite des compétences dignes d’une PME. Fruit d’une étude menée auprès de 400 agriculteurs, ce logiciel vise à professionnaliser la gestion : il permet l’élaboration de budgets, la projection de trésorerie à douze mois et l’optimisation des coûts de production. Près de 1 050 clients ont déjà adopté la solution. L’ambition de TerraGrow ? Intégrer des modules d’intelligence artificielle afin de réduire drastiquement – voire d’annuler – la saisie manuelle pour les agriculteurs et de faciliter la transition vers la traçabilité numérique, notamment l’adoption du registre phytosanitaire dématérialisé.
Malgré le potentiel de ces innovations, la route reste semée d’embûches. Développer des solutions logicielles performantes nécessite des investissements importants, dans un secteur où les marges financières sont limitées et où l’accès au capital se tend pour les start-up. « Le modèle économique reste complexe », admet David Joulin, qui souligne également la réticence persistante de certains professionnels vis-à-vis des outils d’IA, encore perçus comme opaques ou difficiles d’accès.
Pourtant, la démocratisation de l’intelligence artificielle semble inéluctable. À terme, interfaces vocales et agents conversationnels devraient rendre l’utilisation des logiciels plus intuitive et accélérer la collecte de données. C’est dans cet esprit que David Joulin, cofondateur de La Ferme digitale, collabore désormais avec la start-up Bziiit pour développer des agents spécialisés dans la constitution de dossiers administratifs et de demandes de subventions.
Portées par l’urgence climatique et la complexification réglementaire, ces innovations promettent d’alléger considérablement le fardeau administratif pesant sur les agriculteurs. Elles s’imposent peu à peu comme un levier essentiel dans la quête d’une agriculture française plus résiliente et compétitive.



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