Friedrich Merz en Chine : une visite sous le signe des enjeux européens et économiques
Friedrich Merz entame une visite officielle très attendue en Chine, près de dix mois après son arrivée à la tête du gouvernement allemand. Ce déplacement, le premier du chancelier en Asie, s’inscrit dans un contexte inédit pour l’Allemagne, dont la relation d’interdépendance avec la Chine s’est complexifiée au fil des années. Si Angela Merkel et Olaf Scholz s’étaient rendus à Pékin dans des contextes déjà tendus, la visite actuelle s’inscrit dans un environnement où le poids économique de la Chine n’a cessé de croître, faisant d’elle le premier partenaire commercial de l’Allemagne.
La dépendance économique, notamment de l’industrie allemande envers la Chine, reste un facteur structurant des relations bilatérales. Par ailleurs, l’essor technologique rapide de la Chine vient bouleverser les positions acquises de l’Allemagne sur des secteurs clés, autrefois dominés par ses entreprises. Les industriels chinois sont aujourd’hui capables de rivaliser, voire de supplanter leurs concurrents allemands, sur des marchés désormais stratégiques, comme le photovoltaïque ou l’automobile électrique.
Dans ce contexte, la question de l’approche stratégique de Berlin est cruciale. Selon Holger Görg, professeur d’économie internationale à l’Université de Kiel, seul un positionnement européen permettrait de donner à l’Allemagne le poids nécessaire pour peser face à Pékin. « Aucun État européen, pris isolément, n’a aujourd’hui la capacité de constituer un contrepoids crédible à la Chine », analyse-t-il. L’Union européenne, en revanche, forte de sa puissance économique cumulative, pourrait davantage prétendre à une négociation d’égal à égal. Mais sur ce front, l’unité fait encore défaut.
Le commerce, pilier traditionnel de la relation UE-Chine, sera au centre des échanges. L’Europe, confrontée aussi bien à l’évolution de la politique américaine qu’à son propre besoin de diversification, cherche à concilier maintien des liens commerciaux et défense de ses intérêts stratégiques. L’équilibre à trouver demeure délicat : les échanges avec la Chine demeurent incontournables, tout en exigeant de nouvelles garanties dans un contexte de rivalité technologique et industrielle accrue.
Sur la question technologique, Holger Görg relativise l’avance allemande, estimant que si la Chine progresse rapidement, ce mouvement se concentre avant tout sur des technologies déjà matures. Cela profite parfois aux consommateurs européens, comme dans le secteur du solaire, où la baisse des coûts favorise toute l’industrie. Pour rester compétitif, l’industrie allemande devra accélérer sa transformation, notamment en acceptant le déclassement de certaines technologies traditionnelles comme le moteur à combustion, au profit de l’innovation et des avantages comparatifs européens.
La concurrence entre Europe et Chine porte également sur les règles du jeu commercial. L’Union européenne entend défendre ses entreprises contre certaines distorsions de concurrence, tout en explorant des outils comme le mécanisme anti-coercition, conçu pour répondre aux mesures jugées déloyales. Son utilisation demeurera toutefois le dernier recours, l’objectif étant d’améliorer via la négociation l’accès des entreprises européennes au marché chinois, tout en anticipant d’éventuelles représailles de Pékin en cas de restrictions commerciales européennes.
Certaines vulnérabilités stratégiques demeurent, à l’instar de la dépendance européenne à l’égard de la Chine pour les matières premières, et plus particulièrement les terres rares. Mais selon Holger Görg, d’autres dépendances, comme celles liées aux infrastructures de communication, pourraient constituer des risques encore plus majeurs, notamment en cas de contraintes sur des technologies sensibles pour la sécurité nationale. La diversification et le renforcement de l’autonomie stratégique européenne figurent donc au centre des préoccupations à Bruxelles comme à Berlin.
Au-delà des rivalités et des enjeux, la Chine demeure un partenaire commercial de premier plan pour l’Union européenne. L’intensité des échanges sino-américains, malgré des tensions, illustre une « loi économique » implacable : les grands marchés restent naturellement liés. Mais la transformation rapide des rapports de force mondiaux impose à l’Europe d’adapter ses stratégies, en conciliant ouverture, innovation et protection de ses intérêts fondamentaux, en particulier dans les secteurs relevant de la sécurité nationale.



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