L’arrivée de Mara en France marque le virage des mineurs de bitcoins vers l’intelligence artificielle

L’arrivée de Mara en France marque le virage des mineurs de bitcoins vers l’intelligence artificielle

L’arrivée de Mara en France suscite de nombreux commentaires dans l’écosystème technologique et énergétique hexagonal. Si le rachat d’Exaion, filiale d’EDF spécialisée dans le calcul haute performance et l’hébergement cloud pour l’intelligence artificielle, pour près de 150 millions d’euros représente un investissement modeste à l’échelle internationale, l’opération n’en demeure pas moins stratégique et révélatrice d’un mouvement profond dans le secteur des cryptomonnaies et de la tech. Menée par Fred Thiel, patron francophile et naturalisé de Mara Holdings, la plus grande entreprise de minage de bitcoins au monde, cette acquisition témoigne d’une réorientation majeure : les géants du minage pivotent progressivement vers les infrastructures au service de l’IA.

La transaction, officialisée après de longs mois de tensions et de vifs débats, a cristallisé les inquiétudes d’une partie de la communauté française des mineurs de bitcoins, qui craignaient une distorsion de concurrence, Mara profitant potentiellement de tarifs énergétiques préférentiels via sa proximité avec EDF. Ces soupçons ont été balayés par Fred Thiel et Fatih Balyeli, cofondateur d’Exaion, qui assurent qu’aucun minage de bitcoin ne sera opéré via la nouvelle structure. Le contexte économique joue également : le prix de l’électricité en France n’est pas suffisamment attractif pour ce type d’activité, et rien ne permet aujourd’hui de miner à meilleure rentabilité qu’aux États-Unis ou dans d’autres juridictions. D’ailleurs, Mara détient déjà plus de 53 000 bitcoins, faisant de la société la deuxième réserve mondiale derrière l’entreprise américaine Strategy.

La conjoncture n’est plus aussi favorable au minage de bitcoins qu’aux débuts de la cryptomonnaie. La montée du coût énergétique, conjuguée à la récente chute du cours du bitcoin – revenu à des niveaux inférieurs de 50 % par rapport à son record d’octobre 2024 – fragilise ce modèle. Même aux États-Unis, berceau du minage à grande échelle, l’activité devient à peine rentable, selon l’Université de Cambridge. Les « halvings » successifs, qui réduisent régulièrement par deux la récompense des mineurs, rendent la perspective de revenus stables de plus en plus incertaine. La valeur boursière de Mara s’est d’ailleurs contractée de 40 % en 2025, ramenant l’action dix fois en dessous de ses sommets de 2021.

Face à l’essoufflement du minage, la diversification vers les infrastructures informatiques de nouvelle génération devient le pivot stratégique de nombreux acteurs du secteur. Mara emboîte le pas à d’autres sociétés pionnières comme Northern Data, Bitfarms ou encore CoreWeave, qui a su se réinventer en partenaire incontournable de Nvidia, Microsoft et OpenAI, notamment grâce à la gestion de data centers spécialisés dans l’IA. C’est dans ce contexte que l’acquisition d’Exaion s’inscrit, permettant à Mara de capitaliser sur l’expertise française en matière de fourniture d’énergie décarbonée et d’infrastructures de calcul à haute performance.

La France, grâce à son réseau électrique stable, disponible et vert, attire désormais massivement les investissements dans les data centers. Selon les Nations Unies, le pays aurait recueilli 69 milliards de dollars d’investissements étrangers dans ce secteur en 2025, se plaçant loin devant les États-Unis ou la Corée du Sud. Dans le sillage de l’initiative « plug baby plug » promue par Emmanuel Macron, le territoire français est rapidement devenu un point de convergence pour les acteurs mondiaux du numérique en quête de capacités énergétiques et d’un environnement réglementaire relativement favorable.

Néanmoins, l’opération n’a pas échappé à une dimension fortement politique. De nombreux dirigeants français, et particulièrement le député Philippe Latombe, ont exprimé leurs réticences quant au transfert de la maîtrise d’infrastructures sensibles à une société dont le siège social se situe en Floride, alors même que le Cloud Act américain permet potentiellement à Washington un accès extraterritorial aux données hébergées. Pour rassurer, plusieurs aménagements ont été apportés à l’accord : l’entrée au capital du fonds NJJ de Xavier Niel, désormais détenteur de 10 % d’Exaion, et la garantie d’un conseil d’administration à majorité française. Une clause limitant la concurrence entre EDF et Mara a même été supprimée pour préserver la compétitivité du secteur.

Au final, l’arrivée de Mara en France illustre l’évolution rapide du paysage technologique mondial et le bouleversement de la chaîne de valeur, alors que l’intelligence artificielle et les data centers constituent le nouvel eldorado numérique. Mais la question de la souveraineté et du contrôle des données – enjeu crucial à l’heure du cloud et de l’IA – demeure entière, dans un contexte de rivalités internationales accrues. Fred Thiel et ses homologues ont désormais la lourde tâche de convaincre et de s’imposer face à une concurrence locale déjà bien installée, incarnée par des acteurs comme Mistral, Scaleway, OVH ou encore Thales.

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