L’industrie française face à l’enjeu du sur-mesure et de la valeur ajoutée
Le secteur industriel français poursuit sa lente transformation, tiraillé entre efforts de réindustrialisation et fermeture persistante de sites historiques. Selon les données dévoilées récemment par Bpifrance, la banque publique d’investissement, la France a connu en 2025 une progression quasi nulle du nombre d’usines, avec un solde net de seulement un site supplémentaire : 245 nouvelles implantations, mais 244 fermetures. Parmi les événements marquants figurent la liquidation du fabricant Brandt fin 2024 et le placement en redressement judiciaire de la verrerie Arc au début 2025, des signaux inquiétants pour un secteur déjà fragilisé au cœur de l’Europe.
Ce bilan contraste avec l’ambition affichée d’une réindustrialisation nationale capable de renforcer la part du secteur dans le PIB. Si les grands groupes et les PME enregistrent simultanément une balance négative entre ouvertures et fermetures, Bpifrance pointe un phénomène d’émergence porté essentiellement par les start-up, moteur du renouveau industriel. Une évolution qui interroge sur la résilience et la dynamique de long terme alors que l’industrie tricolore peine globalement à enrayer sa désindustrialisation.
Dans l’enceinte de la friche industrielle Km0 à Mulhouse, ancien site de la Société alsacienne de constructions mécaniques, un duo atypique – Gérald Cohen, universitaire, et Patrick Rein, entrepreneur – planche sur cette équation. Véritable laboratoire de l’innovation industrielle, cet espace accueille aussi bien de jeunes pousses que des équipes issues de grands groupes, à la recherche d’un modèle renouvelé pour l’industrie française. Pour eux, l’heure n’est plus au rattrapage du passé, mais à une réinvention centrée sur la soutenabilité et la durabilité des modèles industriels.
Selon Gérald Cohen, la simple augmentation des capacités de production ne suffit plus : il devient crucial de repenser en profondeur la stratégie du secteur. Patrick Rein va plus loin, estimant qu’à l’avenir, le maintien de la production de biens standardisés, tels que téléphones ou automobiles classiques, en Europe n’a plus lieu d’être. Pour ces experts, la réindustrialisation française doit cibler des segments de marché à faible volume, mais à forte valeur ajoutée, misant sur le sur-mesure et la qualité – à l’image des fabricants de cuisines haut de gamme. Cette orientation, selon eux, constitue le véritable avantage compétitif du continent, même si elle implique des coûts supérieurs et donc une montée en gamme de l’offre européenne.
Reste que cette stratégie de spécialisation qualitative doit composer avec la concurrence redoutable des acteurs asiatiques, notamment la Chine, qui continue d’imposer ses prix bas. Les tentatives de coopération industrielle internationale, esquissées par le président Emmanuel Macron, trouvent leurs limites à l’épreuve du terrain, souligne Gérald Cohen. Selon lui, le manque de stabilité réglementaire européen – entre les incertitudes sur la neutralité carbone, la fin programmée des véhicules thermiques ou les lois écologiques – dissuade les entreprises étrangères d’investir ou de s’engager dans des transferts de technologie avec les acteurs du Vieux Continent.
Pour certains observateurs, dont Nicolas Dufourcq (Bpifrance), la rigidité réglementaire et la fiscalité excessive constituent un frein majeur à la renaissance industrielle. Cette analyse résonne avec le point de vue de Patrick Rein : la lourdeur des charges sociales pèse sur la compétitivité et limite l’accès des ménages aux produits français de qualité, orientant la demande vers des biens bon marché importés. Le contraste est saisissant avec le modèle suisse, où salaires élevés et forte industrie coexistent dans un environnement règlementaire plus flexible.
Cette problématique de compétitivité met également en lumière les limites des politiques de subventions, souvent préférées en France à une réduction effective des normes et des charges. Outre-Rhin, ou en Suède, les choix diffèrent : la puissance publique assume l’abandon des secteurs non compétitifs pour concentrer les efforts sur ceux porteurs d’avenir.
Pour Gérald Cohen, la réflexion sur l’industrie doit enfin s’ouvrir aux PME, grandes absentes du débat en France, trop souvent centrée sur la « start-up nation » et les grands groupes. Si les start-up tirent pour l’heure le renouveau industriel, la question demeure de savoir combien de temps elles pourront entretenir seules cette dynamique face aux défis structurels du secteur.



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