L’Union européenne face à la tentation protectionniste contre la Chine
L’Europe s’interroge ouvertement sur la riposte à adopter face à la montée en puissance économique de la Chine. Dernière illustration en date : la publication, le 9 février, d’un rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan intitulé « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois », préconisant l’instauration de droits de douane généralisés de 30 % sur l’ensemble des importations de produits chinois. Dès le lendemain, Emmanuel Macron, lors d’une interview à des médias européens, a appelé à mieux protéger l’industrie du Vieux Continent, citant en exemple les pratiques protectionnistes déjà en vigueur en Chine ou aux États-Unis.
Entre le constat d’un déséquilibre commercial grandissant – l’Union européenne affiche pour 2024 un déficit de plus de 300 milliards d’euros avec la Chine – et la volonté proclamée d’une réponse ferme, l’équation reste complexe. Si, dans le passé, le chef de l’État français avait menacé Pékin de mesures tarifaires, il privilégie désormais une protection sectorielle, évoquant notamment les cleantechs, la chimie, l’acier, l’automobile ou encore la défense.
Le rapport piloté par Clément Beaune, ancien ministre, ne tombe pas du ciel. Il se base sur une série d’auditions menées auprès de représentants industriels et d’économistes. Les conclusions sont sans appel : la compétitivité des produits européens est lourdement mise à mal par un différentiel de coûts de production de l’ordre de 30 à 40 % avec la Chine, couplé à un retard technologique qui se creuse.
Toutefois, le recours à une politique de tarifs uniformes sur toutes les marchandises suscite la controverse. Pour Thierry Mayer, professeur d’économie à Sciences Po, une telle stratégie ne serait pas soutenable sur le long terme et risquerait de pénaliser certaines économies européennes aux coûts de production historiquement plus faibles. Il évoque la nécessité, plus ciblée, de soutenir des secteurs stratégiques à fort potentiel par le biais de subventions et de mesures temporaires, à l’instar des politiques menées par la Chine ou la Corée du Sud par le passé.
Longtemps adepte du cadre multilatéral de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du libre-échange, l’Union européenne semble évoluer sous la pression internationale. Le retour de politiques protectionnistes aux États-Unis, notamment sous Donald Trump, a contribué à changer la donne. Selon Thomas Grjebine, économiste au Cepii, l’Europe ne peut plus s’en remettre, seule, aux règles fixées lors de l’adhésion de la Chine à l’OMC. L’instrumentalisation des marges de manœuvre existantes dans les accords commerciaux internationaux fait aujourd’hui consensus au sein de certains cercles européens. Toutefois, un droit de douane généralisé demeure difficile à justifier juridiquement, car assimilable à une mesure discriminatoire, note Julien Chaisse, professeur à la City University de Hong Kong.
Au-delà des débats réglementaires, l’enjeu des représailles chinoises reste central. Lorsque Bruxelles a relevé les droits de douane sur les véhicules électriques chinois en 2024, la riposte de Pékin a été immédiate : taxation de l’eau-de-vie européenne, fragilisant des symboles des exportations européennes comme le cognac. Hosuk Lee-Makiyama, directeur du think tank European Centre for International Political Economy, avertit : la Chine ne manquera pas de contre-attaquer, disposant d’une large gamme d’outils allant de taxes supplémentaires à des restrictions sur les approvisionnements en intrants stratégiques.
Face à la multiplication des secteurs concernés – la robotique, l’intelligence artificielle ou la chimie, autrefois pré réservés à la concurrence low cost – la nécessité d’agir se fait plus pressante. Le rapport souligne par ailleurs le danger d’une division européenne. Certaines économies, comme l’Allemagne, particulièrement exposée au commerce extérieur avec la Chine, pourraient hésiter à suivre des initiatives protectionnistes. Pourtant, les dernières statistiques de l’office Destatis révèlent un basculement : tandis que les exportations allemandes vers la Chine chutent de 9,3 %, celles en provenance de Chine vers l’Allemagne progressent de 9 %.
Plus que jamais, le débat sur la relation commerciale avec la Chine s’impose comme une question stratégique pour l’Union européenne. Entre volonté de souveraineté, impératif de compétitivité et impératifs diplomatiques, les Vingt-Sept cherchent le point d’équilibre dans un contexte international tendu et incertain.



Laisser un commentaire