Littératie financière : les Français toujours en manque de repères

Littératie financière : les Français toujours en manque de repères

Une nouvelle enquête dévoile le rapport contrasté des Français à l’argent : entre lacunes de connaissance, méfiance envers les experts et recours croissant aux nouvelles technologies, la littératie financière reste un défi national.

Pour la première fois, l’édition 2024 du Baromètre de l’esprit critique, réalisée par Universcience en partenariat avec L’Express et le concours de l’institut ViaVoice, s’intéresse spécifiquement à la culture financière des Français. Cette vaste enquête, qui a interrogé 2 000 adultes et plus de 600 jeunes âgés de 15 à 24 ans, révèle des points forts, mais surtout des faiblesses marquées dans la compréhension des enjeux économiques et financiers au quotidien.

Un socle de connaissances, mais des angles morts persistants

Sur certains grands repères macroéconomiques, les Français affichent des résultats honorables : 67 % identifient le logement comme leur principal poste de dépense, et 70 % comprennent l’impact de l’inflation supérieure au rendement sur l’érosion de leur pouvoir d’achat. Cependant, leur connaissance du paysage salarial demeure lacunaire : seuls deux sur cinq savent que 40 % des salariés français touchent moins de 2 000 euros nets par mois. De même, près d’un Français sur deux avoue avoir déjà rencontré des difficultés pour comprendre les produits proposés par leurs banques, et un tiers peine à déchiffrer leur propre bulletin de salaire, un chiffre qui grimpe à 35 % chez les femmes.

Sur les innovations financières, les incertitudes demeurent : si la moitié des personnes interrogées ont déjà entendu parler de l’euro numérique envisagé par la Banque centrale européenne, seuls 17 % déclarent savoir réellement de quoi il s’agit.

La confiance, d’abord en soi-même, défiance envers les professionnels

L’enquête met en avant un paradoxe notable : en matière d’argent, les Français privilégient systématiquement leur propre jugement (76 %) et l’avis de leurs proches (61 %), reléguant banquiers (55 %) et économistes (49 %) à des rangs intermédiaires. Les influenceurs, dont la réputation a été entachée par de récentes affaires d’escroquerie, suscitent une défiance massive (82 %), devant les responsables politiques (80 %) et les outils d’intelligence artificielle (67 %). Même les journalistes spécialisés en économie et finance ne récoltent la confiance que d’une minorité (44 %).

Ce repli sur soi ne signifie pas un sentiment de compétence généralisé : seuls 56 % des sondés se sentent capables de prendre seuls des décisions telles que l’investissement ou le recours au crédit. Ce confort relatif est d’ailleurs inégal : les femmes, en particulier, se déclarent moins à l’aise dans la gestion de placements ou la négociation de crédits (49 %, contre 63 % des hommes), un écart qui illustre la persistance des inégalités de genre, historiques et structurelles, dans l’accès à l’argent et aux produits financiers.

Une jeunesse plus décomplexée face à l’argent, mais encore peu formée

Du côté des plus jeunes, les usages évoluent : le tabou familial se fissure, et 67 % des 15-24 ans affirment parler argent sans difficulté avec leurs amis, contre 58 % pour l’ensemble de la population. Près d’un quart d’entre eux (24 %) voient désormais la réussite financière comme un objectif en soi. Ils plébiscitent les outils numériques, accordant volontiers leur confiance tant aux applications d’IA (40 %) qu’aux applications spécialisées (41 %). Mais cette ouverture se heurte à leur propre sentiment d’incompétence : moins de la moitié se disent à l’aise pour prendre des décisions financières, et près de 84 % des 15-17 ans expriment le besoin d’une éducation financière plus poussée à l’école.

Les conclusions du baromètre suggèrent néanmoins que l’éducation financière doit être adaptée au moment de vie et intégrée dans des situations pratiques, davantage que sous forme de cours théoriques ou distants.

Une relation ambivalente à la science et aux sources d’information

Au-delà de la seule sphère monétaire, l’étude met en évidence un rapport ambivalent à la science : si 61 % des Français se disent intéressés, la confiance dans l’indépendance de la recherche recule (48 %), et six sur dix jugent le pouvoir des scientifiques potentiellement dangereux. La fracture de genre se retrouve aussi dans les parcours scolaires, seules 33 % des femmes se considérant comme ayant eu un profil scientifique, contre la moitié des hommes.

Enfin, la manière d’accéder à l’information économique et scientifique se transforme. Les réseaux sociaux, utilisés par une majorité de jeunes, n’inspirent qu’une confiance relative (38 %), alors que presse, radio et télévision, bien que déclinant en audience, conservent la préférence en matière de fiabilité. L’intelligence artificielle progresse, notamment chez les jeunes : 17 % des 15-24 ans l’utilisent comme source d’actualité, et parmi eux, une large majorité lui accorde leur confiance.

Dans un contexte où la méfiance envers les institutions et les spécialistes demeure, et alors que la complexité des produits et de l’écosystème financier progresse, le besoin d’éducation et d’accompagnement fiable s’avère toujours plus crucial. L’absence de repères solides pourrait s’avérer coûteuse, financièrement autant que socialement, pour une population qui cherche à se réapproprier la compréhension de ses enjeux quotidiens.

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