La stratégie chinoise du yuan pourrait tirer parti des incertitudes américaines

La stratégie chinoise du yuan pourrait tirer parti des incertitudes américaines

Alors que l’équilibre monétaire mondial est mis à l’épreuve par l’attitude interventionniste des États-Unis, la Chine intensifie ses efforts pour faire du yuan une monnaie internationale de premier plan. Les récents discours du président Xi Jinping, relayés dans la presse officielle du Parti communiste, témoignent de l’ambition affichée : imposer la devise chinoise comme un instrument incontournable du commerce et des réserves mondiales, à l’instar du dollar américain.

Le contexte géopolitique favorise cette montée en puissance. Les sanctions financières américaines contre des États comme l’Iran, le Venezuela ou la Russie illustrent combien le dollar confère à Washington un levier d’action unique. Pour la Chine, le développement international du yuan est vu comme un moyen d’affirmer sa place sur la scène mondiale, et de réduire la dépendance aux mécanismes financiers contrôlés par les États-Unis.

Selon Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du FMI, la récente mobilisation de Xi Jinping vise tant les décideurs chinois que les partenaires commerciaux étrangers. D’un côté, le message intime à l’administration centrale d’accélérer la convertibilité et l’usage international du yuan. De l’autre, il cherche à rassurer sur la robustesse du système bancaire chinois et la capacité du pays à soutenir ses ambitions monétaires.

Cette stratégie gagne en visibilité dans un contexte où la politique commerciale de Donald Trump et son approche frondeuse à l’égard de l’indépendance de la Réserve fédérale ébranlent la domination du dollar. D’après la professeure Hélène Rey (London Business School), même si le recours au yuan peut s’avérer plus coûteux que l’utilisation du dollar, les incertitudes géopolitiques incitent certains pays à diversifier leurs réserves — voire à privilégier le yuan ou l’euro pour limiter l’exposition à l’économie américaine.

Néanmoins, les fondamentaux restent implacables. Le dollar représente encore 57 % des réserves mondiales, loin devant l’euro (19 %) et le yuan, qui plafonne à moins de 2 %. Les obstacles sont connus : les contrôles de capitaux persistent, la profondeur et la liquidité des marchés financiers chinois font défaut, et la confiance des institutions internationales dans la transparence de Pékin demeure limitée.

Consciente de ces freins, la Chine refuse d’emprunter la voie d’une libéralisation rapide, préférant une approche progressive. Elle entend conserver le contrôle de ses flux financiers pour éviter les crises de change et protéger la stabilité de son économie, là où l’ouverture des marchés a exposé d’autres nations à de graves turbulences financières par le passé.

Pour compenser ces handicaps, Pékin s’appuie sur l’approfondissement de relations bilatérales, notamment via des prêts en yuans accordés à des pays engagés dans la Belt and Road Initiative. En parallèle, la Banque populaire de Chine multiplie les accords de swap avec d’autres banques centrales, réservant l’usage de la devise chinoise au financement d’importations en provenance de Chine. Cette tactique a permis une percée significative en Russie, qui a quasiment basculé l’ensemble de ses transactions extérieures du dollar vers le yuan.

Sur le volet technologique, la Chine accélère également l’expansion du CIPS, un système de paiements transfrontaliers concurrent du réseau SWIFT, centré sur le dollar. Parallèlement, l’expérimentation du yuan numérique tend à faciliter l’usage international de la monnaie chinoise, notamment grâce à la rémunération prochaine des dépôts réalisés en e-yuan. Ce dispositif pourrait inciter certains partenaires asiatiques et des entreprises à adopter directement la monnaie digitale chinoise.

Les experts restent toutefois prudents sur la perspective d’une inversion totale de l’ordre monétaire mondial. Même en cas de progression spectaculaire, la part du yuan dans les réserves mondiales pourrait difficilement excéder, à moyen terme, 10 à 30 %, au détriment du dollar et peut-être de l’euro. Signe qu’une ère de compétition renouvelée entre puissances monétaires s’ouvre, l’Europe elle-même affiche désormais l’ambition de renforcer l’attractivité de la monnaie unique, cherchant à garantir l’indépendance de ses systèmes de paiement et à nourrir la profondeur de ses marchés de capitaux. Plus que jamais, la géopolitique s’invite dans les flux financiers.

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