La Chine, entre maturité économique et défis structurels : Entretien avec Robin Rivaton

La Chine, entre maturité économique et défis structurels : Entretien avec Robin Rivaton

Alors que Donald Trump prévoit de se rendre en Chine, peu avant une décision judiciaire majeure annulant une partie des droits de douane qu’il avait instaurés, le débat sur la capacité de la Chine à façonner le XXIe siècle refait surface. Pour l’essayiste et économiste Robin Rivaton, auteur de « Why China will run the 21st century », la deuxième puissance mondiale a désormais atteint un stade de maturité inédit. Une analyse distillée dans un entretien approfondi, où l’auteur livre un constat nuancé sur les forces et faiblesses de la Chine, et interpelle sur les angles morts européens face à la dynamique chinoise.

Pour Robin Rivaton, de nombreux malentendus persistent en Occident, notamment sur la nature réelle de la compétitivité chinoise. Il réfute l’idée d’un avantage comparatif fondé sur la faiblesse des salaires, ceux-ci ayant désormais dépassé ceux de plusieurs voisins asiatiques. L’atout fondamental du modèle chinois réside aujourd’hui dans sa capacité d’innovation, l’automatisation à grande échelle et le dynamisme de ses millions de PME industrielles. Contrairement aux préjugés, la propriété intellectuelle est de mieux en mieux protégée, sous l’effet d’un système judiciaire renforcé. Enfin, écrit Rivaton, la Chine n’est plus seulement un atelier du monde tourné vers l’export : elle cultive un gigantesque marché intérieur, au cœur d’une économie caractérisée par une compétition féroce, loin de l’image d’un capitalisme d’État monolithique.

Ce modèle singulier s’appuie toutefois sur un interventionnisme public significatif. Les subventions, qui représentent 4,5 % du PIB en Chine, contre 1,5 à 2,5 % en Europe ou aux États-Unis, se traduisent par des loyers réduits, des avantages fiscaux et des soutiens aux prix de l’énergie, plus que par des aides directes. Mais c’est aussi la rivalité entre collectivités locales et entreprises qui dope la compétitivité, autorisant une concurrence vive avant une consolidation du marché. Ce schéma se vérifie par exemple dans l’industrie des véhicules électriques, où une multitude d’acteurs s’affrontent jusqu’à ce que quelques-uns accaparent la grande majorité du marché.

Les cycles de bulle spéculative, élément récurrent du développement chinois, sont ainsi intégrés dans le processus économique. Selon Rivaton, ce sont précisément ces phases d’irrationalité – surcapacité, gaspillage de capital – suivies d’une concentration brutale qui ont permis l’émergence de champions industriels solides, un phénomène que l’Europe peine à tolérer en raison d’un coût du capital plus élevé et d’une sélection trop précoce de ses champions.

La structure du capitalisme chinois, marquée par une faible rentabilité du capital et l’absence de rente, diffère radicalement de celle des économies occidentales, soumises à la pression du financement des retraites et à des exigences de rendement élevées. Cette dynamique oriente la Chine vers une plus grande fluidité et résilience lors des périodes de bulle, les pertes de capital y étant moins traumatiques que sous nos latitudes.

Du point de vue des salaires, le différentiel avec l’Europe persiste, mais a disparu vis-à-vis des pays d’Asie du Sud-Est. Le marché chinois se distingue par une grande flexibilité à la baisse, accentuant la compétitivité industrielle mais au prix d’une précarité sociale accrue.

La confiance institutionnelle, souvent sous-estimée par les observateurs, constitue un actif singulier : malgré les soubresauts de son histoire contemporaine, la société chinoise s’est pacifiée et se montre cohérente derrière ses institutions, facilitant les transformations économiques et sociales. Néanmoins, la démographie constitue un point d’alerte. La chute accélérée de la natalité, bien plus rapide qu’en Corée du Sud, pose la question de la soutenabilité à long terme du modèle, même si la Chine reste pour l’heure dotée d’importants réservoirs de main-d’œuvre.

Au volet éducatif, Rivaton rappelle que la montée en puissance du système chinois, orienté vers l’excellence scientifique et technique, a été amorcée dès 1949. Mais la massification récente de l’enseignement a engendré un décalage entre les filières choisies et les besoins du marché, poussant le gouvernement à promouvoir aujourd’hui des parcours plus techniques et professionnalisants, tout en limitant la pression sur les familles.

Face à cette dynamique, les stratégies américaines oscillent entre containment technologique et isolationnisme, tandis que l’Europe risque, selon Rivaton, de subir le rouleau compresseur chinois en l’absence de ripostes cohérentes : unification du marché intérieur, canalisation du coût du capital, politiques publiques ciblées sur les entreprises européennes et barrières non tarifaires, notamment climatiques, sont autant de leviers à activer d’urgence.

L’Europe sous-estime surtout sa dépendance aux chaînes de valeur chinoises, notamment dans le secteur technologique, rendant illusoire une réinternalisation rapide de certaines étapes stratégiques. Investir dans la résilience, diversifier les fournisseurs et cartographier les risques majeurs constituent ainsi les seuls moyens d’assurer une réelle autonomie stratégique.

À terme, l’évolution de l’excédent commercial de la Chine, ainsi que l’apparition de mouvements sociaux contestant le contrat social du modèle – tel le phénomène du « lying flat » – seront, selon Robin Rivaton, les indicateurs clés pour juger la capacité de la Chine à maintenir sa trajectoire ascendante et à refermer définitivement le « siècle des humiliations ».

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